
David Zimmerman (Niels Schneider, méconnaissable sous une barbe christique, vingt kilos en moins) est un artiste qui marche sur les pas de son père en photographiant la lente urbanisation de la banlieue parisienne. Volontiers asocial, il cède à la pression de ses amis pour les accompagner à une fête mexicaine délirante où il accepte le cachet offert par un inconnu et retrouve, dans la foule, Eva, une actrice allemande, qu’il avait croisée quelques jours plus tôt lors d’une réception (Léa Seydoux, qui relève de couches, vingt kilos en plus). Après avoir fait l’amour sans un mot avec elle dans un sous-sol glauque, David vit la plus incroyable des expériences : il se réveille dans le corps de la jeune femme. Epouvanté, paniqué, il part à sa recherche.
Arthur Harari est l’un des réalisateurs les plus intéressants de sa génération. Il forme avec Justine Triet, dont il a co-écrit le scénario d’Anatomie d’une chute, un power couple français. L’Inconnue est son troisième long métrage après Diamant noir (avec Niels Schneider déjà dans le rôle principal) et Onoda, qui avaient légitimement fait parler d’eux. Arthur Harari adapte ici la bande dessinée qu’il a co-écrite avec Lucas, son frère cadet. Le cinéma est chez les Harari une affaire de famille puisque Tom, le frère aîné, est le chef opérateur des films d’Arthur.
L’Inconnue peut désorienter. Parce que son sujet dépasse l’entendement : l’échange de corps (l’expression américaine, body swap, est plus parlante encore), s’il est devenu un sous-genre cinématographique, relève, à ce jour tout du moins, de la science-fiction. Parce que le scénario cherche moins à expliquer les causes de ce curieux phénomène qu’à en montrer les conséquences et laisse bien des questions irrésolues. Bref, on peut n’y rien comprendre et sortir de la salle deux heures vingt plus tard passablement agacé.
Mais c’est précisément son approche naturaliste qui rend L’Inconnue intéressant. Un phénomène fantastique y est décrit sans artifice, ses conséquences sont froidement analysées, sans utiliser les ficelles du cinéma fantastique ou de la comédie. On ne verra dans L’Inconnue aucune puissance surnaturelle à l’œuvre ni aucun quiproquo loufoque. On se posera simplement une question vertigineuse : que ferions-nous si un beau (!) matin, nous nous retrouvions dans un autre corps ? Il se trouve que les deux principaux protagonistes franchissent la barrière des genres. On aurait pu penser que la question du transgenrisme soit plus creusée : que ressent-on non seulement quand on change de corps, mais au surplus quand on change de genre ? Elle ne l’est pas. tant mieux – tellement elle est devenue galvaudée dans le cinéma contemporain – ou tant pis – elle soulève des questions passionnantes.
Toute la seconde partie du film – après que l’histoire s’est lestée d’un troisième personnage dont je ne dirai rien – oblige le spectateur à une gymnastique intellectuelle compliquée et stimulante : qui est dans le corps de qui ? Le jeu est amusant, mais finit par lasser, d’autant que le film on l’a dit est d’une durée hors normes. Certes, il nous offre dans sa dernière ligne droite, une échappée belle, près de chez Julien Gracq, à Ingrandes-sur-Loire, loin de la pluie et de la brume hivernales dans lesquelles le film se déroulait jusqu’alors. Mais ce soleil printanier ne résonne pas avec le tour tragique que prend le scénario.








